Pierre Wat – BIAIS (2010)

Dans les « vues » de ses peintures que Sylvain Polony a choisies pour le présent ouvrage, l’artiste a privilégié, outre la classique présentation de face, où l’œuvre tend à se confondre avec sa représentation, deux autres types d’images, ici bien moins attendues : des détails, en très grand nombre, et, plus surprenant encore, des photos où certaines œuvres sont vues de biais, de telle sorte que l’on y voit non seulement le mur sur lequel elles sont accrochées (et même, parfois, l’espace urbain dans lequel s’insère le dit mur), mais aussi, ce qui ne s’imposerait pas forcément si l’on avait affaire à des tableaux, le bord de l’œuvre, ou, plus exactement, ce côté, cette tranche qui se dérobe au regard lorsque l’on se tient, banalement, face à la peinture. C’est donc ainsi qu’il veut que l’on entre (ou que l’on se perde ?) dans son travail. En multipliant les trajets, et, plus encore, en faisant alterner des modes de cheminement qu’apparemment tout oppose. Car, de prime abord, l’entrée par le biais apporte une forme de distanciation que le choix du détail vient combattre. D’un côté le rappel, par la matérialité, par la tridimensionnalité, et par la présence du monde autour de l’œuvre accrochée, de la nature d’objet de l’œuvre vue. De l’autre, l’oubli de l’objet, la négation du plan, pour mieux faire éprouver la sensation que ce qui est là, loin de toute froideur, loin de tout statisme, se meut et émeut. Façon de tenir ensemble planéité et sensualité, abstraction et jouissance obscure de l’organique ? Sans doute, mais, ici, il n’est pas certain pour autant que distance et proximité s’éprouvent en empruntant les chemins les plus clairement balisés.

Commençons par les détails, puisque, dans la plupart des chapitres, c’est par eux que le peintre a décidé de nous faire commencer. J’ai, à l’instant, dit leur caractère inattendu. Je voulais dire par là qu’ils sont rarement employés lorsque l’on reproduit de la peinture abstraite. Pourquoi, en effet, isoler tel ou tel fragment d’un tout qui tient sa force de sa totalité, au risque d’esthétiser tel geste, telle tache, alors qu’il n’y a là, à proprement parler, nul « détail » dont la représentation isolée nous livrerait une visibilité singulière ? Sylvain Polony n’utilise pas de « motifs », même si il fut un temps, dans les Constellations et dans les Ecritures, où certaines formes circulaires revenaient comme une façon d’ancrer la composition. Son travail, extrêmement construit dans sa structure même, donne la sensation – peut-être illusoire ? – d’un déploiement organique des formes qui doit plus à une logique du vivant qu’à une décision abstraite. Alors pourquoi ces détails, ou, pour le dire de façon sans doute plus juste, pourquoi nous mettre, nous regardeurs, si près de ses œuvres comme si là, seulement, dans une perte de la vision claire de leur entièreté, quelque chose d’important se donnait soudain à éprouver ? La réponse, sans doute, est dans nos sensations. Je veux dire par là, et ceci explique ce choix fait par l’artiste de tant de vues de près (cette notion de proximité est bien plus pertinente, ici, que celle de détail, qui implique une coupe dans un plan), que Polony ne souhaite pas seulement toucher notre vue : pas seulement, c’est-à-dire que oui, il veut ceci, mais aussi, en même temps, autre chose. Il veut reprendre, et revendiquer, la dimension décorative de la peinture abstraite, mais aussi, sans que cela soit vécu sur le mode de la contradiction, que décor rime avec trouble, comme si notre œil était l’organe qui innervait notre peau. Donc, si l’on s’approche, on est touché, sans cesse, caressé, parfois, troublé, la plupart du temps, et même dégoûté, quelquefois. On oublie que l’on est face à une surface plane, pour avoir la sensation que ce qui est là, comme une peau, est l’enveloppe extérieure et vivante d’un organisme vivant, et profond. Ici on peut se perdre, mais aussi se rencontrer, comme dans le miroir noir de notre intimité. Polony, qui aime Ingres, sait que la sensualité la plus crue prend parfois pour se manifester l’allure de la froideur la plus grande. Et que l’effet n’en est qu’intensifié.

Mais, et ce n’est pas là le moindre paradoxe constitutif de ce travail, à force de s’approcher, la surface plane se rappelle à nous. Car Polony, si peu matissien en apparence, sait bien, à l’instar de l’auteur de Porte-fenêtre à Collioure, que les tableaux – appelons-les provisoirement comme cela – sont des écrans qui offrent à l’œil la résistance d’une surface … Et ceci est valable aussi pour l’œil qui a été si bien touché qu’il a, un moment, oublié qu’il n’était qu’œil, organe de la vue, et non de l’exploration interne des failles et des plis. Celui qui regarde, surtout s’il regarde de très près, finit toujours par se casser le nez sur la peinture. Même quand celle-ci fait semblant de ne pas être plate. Aussi fantasmatiquement pénétrable soit-elle, la surface de la peinture de Sylvain Polony se donne aussi pour ce qu’elle est, à qui accepte de s’en approcher : de la peinture industrielle, au plissé délicieusement artificiel, sur des plaques de métal. Réversibilité. L’art selon Sylvain Polony, et c’est là pour lui sa grandeur, et non son échec, est en même temps nature et artifice, fusion inédite du vrai et du faux, de l’illusion et de sa dénonciation. C’est de là, précisément, que naît son effet, où le plaisir s’allie délicatement au dégoût, le frisson à la révulsion passagère.

De là ces « vues » de biais. Je dis « vues », un terme qui indique une distanciation, parce que dans ces photographies il donne bien des choses à voir : des murs et des sols (de l’atelier, du lieu d’exposition…), d’autres œuvres de lui, et même le monde extérieur, lorsqu’il choisit de montrer une œuvre accrochée dans un lieu qui s’ouvre sur la ville avec, en fond, un bâtiment public dont la monumentalité et la géométrie affirmée jouent, de façon ironique, avec les formes flottantes de sa peinture. Sans oublier, comme s’il fallait par là rappeler que l’artifice est produit par l’humain, cette vue qui est le paroxysme du biais, où deux jambes (celles de l’artiste ?) côtoient le bas d’une œuvre sur le sol maculé de peinture de l’atelier. Photo emblème, à sa façon, où le sol, qui est son véritable chevalet, se redresse pour devenir un plan en lisière duquel, à la limite de l’expulsion, se tiennent un homme de dos, et son tableau.

Tout cela, le peintre aurait pu nous le donner à voir en élargissant son champ, c’est-à-dire en photographiant ses œuvres, de face, dans le contexte de leur accrochage, mais – et c’est bien là le signe que la contextualisation n’est pas son seul souci – à l’élargissement du champ, il ajoute le déplacement du point de vue : ce glissement de la face au biais. Notons, car ce n’est pas fortuit, même s’il n’y a là aucun système, que la plupart des chapitres du catalogue fonctionnent, selon le vœu de l’artiste, sur une progression en trois temps : détails, faces, vues de biais. Et que, dès lors, si les détails sont la porte d’entrée dans les œuvres, les vues de biais en sont la porte de sortie, les faces étant finalement non pas les œuvres en soi, le moment essentiel, mais une sorte d’étape intermédiaire dans cette pérégrination. Ici, le temps du parcours et l’expérience vécue comptent tout autant que la chose vue.

Donc, les vues de biais comme un dernier regard, qui doit, ainsi, clôturer quelque chose. Comme si la révélation de l’artifice était ce qui vient non pas dénoncer l’illusion du début (cette sensation, par le détail, d’être dans un espace profond et sensuel), mais lui donner toute sa qualité. « Il importe fort peu que la ruse et l’artifice soient connus de tous, si le succès en est certain et l’effet toujours irrésistible. » écrit Charles Baudelaire dans son Eloge du maquillage. Cela pourrait être la devise de Sylvain Polony, qui se livre aux joies de la démystification avec la même intensité qu’il nous livrait l’instant d’avant à celles de la fusion. On comprend, dès lors, que le livre au sein duquel s’inscrit le texte que vous lisez n’est pas un simple catalogue, destiné à montrer ce qu’un artiste crée, mais bien, du fait même des parcours qu’il propose, un objet initiatique : ce par quoi nous éprouvons, de la fascination à une décristallisation féconde, les « charmes » de la peinture de Polony. Ainsi, vues de biais, les œuvres nous montrent-elles l’envers du décor : les procédures de montage, l’épaisseur des supports, le métal cru sous la peinture, mais aussi une autre épaisseur, bien plus sensuelle, celle de la peinture, dont la matière soudain émerge comme on l’aborde par le côté. Et puis, surtout, ce regard en coin fait émerger ce que l’abord par la face tend injustement à gommer, qui est le caractère profondément fragmentaire de l’art de Sylvain Polony.

Si j’hésitais à appeler les œuvres faites par Polony des tableaux, c’est en raison de cela : parce que, et tout son parcours ne fait qu’accentuer ce mouvement, l’artiste crée ce qu’il faudrait appeler des morceaux de peinture. Des morceaux qu’il agence et défait, en même temps, dans un jeu de composition/décomposition qui est le moteur même de son travail. Et que, loin de désirer cacher cela, le peintre n’a de cesse de nous l’avouer, afin que nous éprouvions à notre tour cette incomplétude qui est l’origine et l’horizon de toute sa quête.

Donc l’artiste peint au sol, sur des plaques de métal, ou de plexiglas, parfois. Plaques standard, achetés au rayon bricolage, qu’il recouvre de peinture industrielle. Mais, avant cela, il fait découper ces plaques, et obtient ainsi des modules : plaques plus petites, et chutes, qu’il pourra ensuite assembler. Logique technique, dit-il, c’est-à-dire économique, mais aussi de transport, et de capacité de ces supports à entrer et sortir de l’atelier. Les petites causes, parfois, cachent de grands effets. On sait que Bacon fit des polyptiques parce que les toiles de très grand format ne passaient pas par la porte de son atelier. Polony ne peint pas de polyptiques, mais lui aussi a fait de la contrainte un moyen, en homme qui conçoit la création comme la rencontre du hasard et d’un programme. Il pratique donc l’assemblage, à la fois parce qu’il lui est nécessaire, physiquement, de travailler sur des modules de format moyen, mais aussi parce que, assemblant plusieurs modules en une même œuvre, il obtient non seulement une monumentalité nouvelle, mais, surtout, une monumentalité fragmentaire. Comme si, en construisant, cet homme qui fut architecte avant de peindre, cherchait non à gommer mais à laisser visible les procédures nécessaires à sa construction. La froideur apparente du travail de l’artiste – froideur suggérée par sa prédilection pour les matériaux industriels, contre les matériaux et techniques fournis par la tradition des beaux-arts – est sans cesse contredite par les traces, éminemment visibles, de son humanité. L’artiste étale la couleur sur sa plaque posée au sol avec une raclette qu’il tient dans sa main, ce qui nécessite l’emploi de plaques de taille modeste : c’est-à-dire à échelle humaine. Ici, le corps de l’artiste donne l’échelle, et remarquer cela c’est peut-être dire l’essentiel.

Donc il étale, sur des modules, qu’il pose les uns à côté des autres (dans ce cas le joint qui se crée ainsi par le contact de deux plaques posées côte à côte joue par la façon qu’il a de venir contrarier le geste d’étalement), où qu’il isole, ou bien encore dont il change l’agencement au sol d’un passage de couleur à un autre. La peinture est donc pour lui une tension entre assemblage et étalement, qui, loin de s’abolir dans le résultat au profit d’une quelconque unité, est conservée dans sa forme même qui est comme l’expression de la contradiction délibérément non résolue qui la constitue. Car, lorsque Sylvain Polony procède au dernier acte, qui est d’accrochage plutôt que d’assemblage, et qui consiste à accrocher de manière contigüe plusieurs plaques sans pour autant les réunir en un unique objet, il met en scène l’image de son travail qui fut, et reste, la production de morceaux de peinture. Et de cela, seules les vues de biais, qui rendent visibles les marques de montage et mettent au jour les différences d’épaisseur d’une plaque l’autre, témoignent de façon juste. Parce qu’elles montrent l’en-dessous qui préside à cet ordonnancement précaire, mais aussi parce que, ainsi vues, les zones peintes semblent nous échapper pour mieux s’enfouir dans les profondeur de la photographie. C’est cela, la peinture de Sylvain Polony : quelque chose qui échappe, à lui comme à nous. Et quelque chose qui échappe d’autant plus – je veux dire dont l’essence même est d’échapper – que l’artiste a, a priori, tout fait pour que rien de la sorte ne puisse arriver. Du moins dans un premier temps. Car la peinture, chez lui, est d’abord (au sens chronologique de ce terme) affaire de programme : avant le geste, avant l’étalement de la couleur à la raclette, il y a une série de décisions. Quelles plaques ? Quelle disposition ? Quelle matière ? Et après ?

Après, il y a le hasard : cet événement dont Polony ne peut que préparer la venue, mais jamais prévoir la forme. La peinture est cet espace dans lequel l’inattendu advient dans le prévu. On comprend, dès lors, pourquoi cet artiste qui met un soin maniaque à préparer l’acte de peindre, se refuse à imposer à ce qui a eu lieu la moindre unité d’après coup. S’il compose, c’est avant de faire tomber la couleur sur la plaque. Ensuite, il étale, et constate ce qui se passe, comme on regarderait la vie naître, devant soi. La vie comme ce que l’on a créé, et qui, en raison même de cela, nous échappe.

J’ai dit que Sylvain Polony avait été architecte. Mais il y a fort à parier qu’en devenant peintre il a, littéralement inversé son mode d’être et de procéder, comme on le ferait d’un gant que l’on retourne pour l’ôter de sa main. Car chez lui, désormais, la structure ne contient pas le vivant, au sens où contenir voudrait dire contraindre, enfermer, mais elle devient comme l’armature que l’artiste offre au hasard. D’un tel cheminement, qui mène de la construction à la déconstruction, de la recherche de l’unité à la création de morceaux de peinture, il faut prendre la mesure, car il ne désigne pas un simple jeu formel, sans implication métaphysique. Une étymologie possible du mot « biais », serait un mot grec, « bias », qui désigne la force vitale, mais aussi une façon d’agir par l’emploi de la force, voire de la violence. Si elle n’est pas certaine, j’aime à croire que cette étymologie est pertinente, tant elle dit ce que fait, et ce que vit Sylvain Polony, dans toute sa dualité : cette recherche d’un programme pour que jaillisse la force vitale, qui viendra tout fragmenter de ce que l’artiste a prévu. Avec douceur, mais aussi avec violence. A l’image de ses surfaces qui semblent planes mais qui, vues de biais, se révèlent soudain profondes, attirantes, et dangereuses comme ce après quoi on court sans jamais pouvoir le capturer.

Pierre Wat

Gaya Goldcymer – L’ABECEDAIRE (2014)

Je l’ai déjà écrit ailleurs:

les rencontres, les tours et les détours me constituent. Ils m’ont toujours constituée et rythment mon pas irrégulier, mes avancées en spirales, mes variations diagonales et mes bifurcations obliques.

Et aujourd’hui,

ma flânerie orientée me mène à l’extrême pointe de la rue Buffon, au numéro 2 de la rue où j’ai rendez-vous. Mais pas n’importe où dans cette rue : au Muséum National d’Histoire Naturelle. Et pas n’importe où dans le musée car le lieu de la rencontre et de la conversation se situe précisément dans les Galeries de Paléontologie et Anatomie comparée. Nous sommes le 1er août, la journée est caniculaire et Sylvain Polony arrive. Sortir de l’atelier, c’était mon désir. Le choix de ce lieu-là est le sien.

Construit par l’architecte Ferdinand Dutert, cet espace est tout sauf neutre. Quant à sa situation dans le tissu urbain : la Pitié-Salpêtrière et la gare d’Austerlitz. Quant à son époque : l’inauguration des Galeries qui a lieu en 1898 et l’Exposition universelle de l’année 1900.  Quant à sa fonction innovante : présenter squelettes d’animaux et fossiles végétaux, les inventorier et à partir de cet inventaire, traverser l’épopée qu’est l’histoire de l’évolution. Quant à son caractère lui aussi, innovant : une architecture de briques, de métal et de verre. Nous montons les marches et nous entrons dans l’édifice. Ce qui me frappe, dès l’abord, c’est l’ampleur de cet espace, c’est la lumière intense, zénithale, c’est l’accumulation et la saturation des structures animales. Autant de squelettes qui s’imposent à notre regard comme autant de constructions, de formes transfigurées, de formes que l’on reconnaît, que l’on peut nommer mais qui deviennent autres…

Nous sommes encore sur le seuil

comme en suspens devant ce foisonnement de formes.

Lentement nous avançons… C’est alors que commence la découverte et qu’en direct, pas à pas,  dans cet immense cabinet de curiosités, nous déroulons ce fil ténu qui vient de la nuit de l’humanité et qui nous parvient, aujourd’hui maintenant. Dans la Galerie de la rue Buffon, c’est alors un incroyable catalogue de l’évolution qui s’ouvre devant nous, en live. Intensément évocateur et fortement chargé de sens, il est clair que ce lieu-là est emblématique de la démarche, de la passion et de la production de Sylvain Polony, sans pour autant s’y limiter.

Depuis toujours ou presque,

Sylvain Polony éprouve de la fascination pour ce parcours de l’humanité. Un parcours  incluant les dimensions du minéral, de l’animal, du  végétal et du floral et même du règne aquatique, vecteur commun à tous les autres. Et cette énigme qu’est le territoire du biologique, du moléculaire, de l’atome, du cellulaire ne cesse de l’interpeller. Il ne peut ni ne désire s’en échapper car le mystère de l’association des formes, de l’organisation des fragments et de l’apparition d’un tout  à partir d’éléments disparates  le mettent en travail, en pensée et en émotion.

Si ce lieu est bien celui de la transformation et de la métamorphose, celui de la combinatoire et du hasard, il est également celui de la construction et de l’architecture : celui d’un projet et d’une volonté. Et c’est précisément cette dualité qui capte l’artiste et le met en action.

le Protocole/ l’Aléatoire

En résonance à Lacan,

lui-même en écho à Lévi-Strauss et tous à l’écoute de Freud : toujours encore s’en référer au langage, ce maillage qui nous préexiste, qui recèle une multiplicité de sens, qui nous oriente et qui nous agit autant qu’il nous fait agir… D’une part le protocole, ce corpus de conventions connectant des réalités parfois hétérogènes, et d’autre part l’aléa-toire, s’apparentant à l’événement : à ce qui  ne peut s’anticiper, à ce qui a lieu et qui se produit par hasard. Ou presque… Le protocole, l’aléatoire: deux mots pivot,  deux notions polysémiques, constitutives de la démarche de Sylvain Polony. Car ces deux dimensions liant la méthode au hasard  lui permettent de mettre en place une procédure qui associe le cadre et la règle au surgissement de l’inattendu. Exactement à l’instar de ce qui se passe dans l’arène du tableau, ce lieu unique où la peinture advient : là où Ça se passe.

Un coup de dés jamais

n’abolira le hasard, le hasard ou l’autre face du protocole, l’autre versant de la contrainte, de la limite et de la grille. De Mallarmé à Apollinaire, de Dada au Surréalisme et à l’OuLiPo, d’Eric Satie à John Cage et à Frank Zappa, les producteurs de signes et de sons établissent des règles pour mieux les subvertir et s’ingénient à troubler les limites qu’ils s’imposent et les règles du jeu qu’ils établissent. De même que dans la pratique du happening et de la performance, l’artiste-acteur installant son dispositif, découvre, en même  temps que le regardeur, ce qui est en train d’advenir et qu’il rend visible. En cohérence avec la thèse de Duchamp affirmant que C’est le regardeur qui fait l’œuvre, on pourrait amplifier et étendre cette assertion également à l’artiste lui-même…

Car aujourd’hui, nous le savons tous parfaitement bien que dans cette méthode du protocole et de l’aléatoire, le peintre de la modernité intègre le spectateur comme élément constitutif de sa pensée, de son travail et de son œuvre. Désormais, l’artiste n’hésite plus à se positionner comme producteur mais aussi comme regardeur et Sylvain Polony ne fait pas exception à cette règle. Règle qu’il revendique.

Alors dans l’atelier,

un rituel se déploie et la préparation minutieuse des matériaux, des supports, des formats et des échelles, le choix des couleurs et celui des outils s’amorce. Véritable work in progress, chaque élément est choisi, la technique est établie avec soin, chaque séquence est posée et, lentement, la création du dispositif s’accomplit. Mais ce n’est que la première étape du processus, juste le premier mouvement de la composition car pour parachever ce dispositif, il faut y  inclure la dimension d’imprévu et d’imprévisible, celle de l’inattendu et du casuel. Dans l’enceinte privilégiée de l’atelier, Sylvain Polony s’emploie alors à mettre en place un piège à regards, un piège à double détente, une proposition stricte et précise mais ouverte et jonglant avec les combinatoires des  possibles.

des Matériaux

Laques/ Aluminium

Ainsi l’artiste se positionne dans une double contrainte, un double bind pictural, à mi-chemin entre le protocole qu’il s’impose et le hasard qu’il rend possible. Dans la lignée d’artistes comme Morris Louis ou Sam Francis qui jouent sur la dimension aléatoire de la coulure, Sylvain Polony lui aussi décide de choisir ses supports et de les installer sur le sol pour mieux faire couler la peinture sans jamais y mettre la main, sans jamais la toucher. Et plutôt que de déposer la peinture ou de la projeter, il la fait tomber et provoque ainsi le mouvement autonome de la matière-peinture et l’émergence de pseudo motifs, de formes et de constellations.

Dans cette action, l’outil est capital,

c’est pourquoi Sylvain Polony utilise une sorte de raclette avec laquelle il dépose des strates de couleurs créant un effet d’impression, comme une image imprimée qui ferait écho à un Pop-Art abstrait ou au geste de Gerhard Richter révélant la présence physique de la couleur comme matériau primordial de toute peinture. Ce que Richter affirme disant que les toiles abstraites mettent en évidence une méthode: ne pas avoir de sujet, ne pas calculer, mais développer, faire naître. Affirmation de la présence incontournable du tableau et de sa matérialité que Sylvain Polony revendique également lorsqu’il se  mesure à la surface, au plan et au cadre. Lorsqu’il fait émerger des couleurs froides –des camaïeux de bleu-vert, de bleu, de violet– en dialogue intime avec une gamme chromatique plus chaude – des bruns, des rouges– mais toujours en réserve. Ou encore lorsqu’il s’affronte au corps du tableau et à la peau de la peinture dans une rigueur et une précision sensuelle.

En polyphonie, l’artiste

travaille sur et avec des éléments et des matériaux récurrents autant que sur le principe de répétition, il utilise des plaques d’aluminium et des laques de salles de bain ou de cuisine, présentes dans la construction et dans le bâtiment. Et ce faisant, Sylvain Polony se situe au point de fusion entre continuité et rupture, entre le déroulé incessant de l’histoire de l’évolution des mondes et la rupture qu’est la modernité. A l’instar de l’aluminium, la laque industrielle, considérée comme banal matériau du quotidien, se transforme et se modifie: travaillée en couche très fine, elle devient miroir et surface réfléchissante, travaillée en épaisseur, elle devient tactile, palpable, générant émotion et sensualité. Sensualité de la couleur et du geste, sensualité de l’inscription du corps de l’artiste dans le corps du tableau, sensualité paradoxale, produite par ce qui aurait pu sembler, au premier regard, être une distance de marbre. Et qui est comme le feu sous la glace. Travailler ces matériaux c’est pour l’artiste la possibilité radicale de couper court au décoratif en peinture, c’est barrer l’accès à tout processus d’identification et actualiser son désir de poser une distance radicale entre soi et sa production, entre sa production et le regardeur. Et c’est également questionner la peinture avec les fondamentaux de la peinture elle-même !

Huile/ Bombe/ Encre & Pvc

D’un matériau l’autre, Sylvain Polony met en place

des variations infinies, comme autant d’improvisations contrôlées, déclinant une gamme de supports, de surfaces, de tonalités, de résistances et de couleurs. En passages successifs, comme dans une partition, par le rythme de son corps, il fait émerger une écriture musicale. Et à chaque étape de son travail,  il pose un thème pour mieux s’en échapper et pour mieux le subvertir. En s’imposant une délicieuse contrainte – utiliser le pvc, fabriqué à partir de la matière naturelle sel – il va donc inventer de nouveaux arrangements et de nouvelles combinatoires. Cet autre matériau, rigide ou souple, opaque ou transparent, mat ou irisé, antidérapant ou lisse, rend possible de nouveaux dialogues dont Sylvain Polony s’amuse en regardant les échanges qu’il provoque entre l’encre, la peinture en bombe, l’huile, la mine de plomb et le papier.

Amoureux du paradoxe,

échappant à toute pratique formatée, Sylvain Polony ne s’empêche rien et, en douceur apparente, il met en action l’autre geste de la peinture, là où le trait fait formes, couleurs, espace. Sylvain Polony l’artiste fonctionne par séquences temporelles, par séries et passages, et c’est en explorateur qu’il traverse territoires et mediums et c’est en passeur d’émotions qu’il expérimente la diversité des supports, des textures et des tonalités. C’est ainsi qu’il passe du moment de sa production à partir des matériaux de l’industrie à un autre moment et à un autre matériau qui semble opposé, presque contradictoire, celui de la délicatesse, de la légèreté, de la flexibilité et de la solidité : le papier.     

Le papier

et son rapport intime à l’écriture…

Le papier, qui apparaîtra après les premiers signes tracés par l’humanité, sur la pierre et l’os puis sur le bois, le métal et l’argile. Le papier, qui viendra après le papyrus extrait d’un roseau du Nil et après le parchemin fait de peaux d’animaux, lavées et poncées… Le papier, ce matériau fabriqué de fibres végétales, notamment d’écorce de mûrier, ou le papier dit de soie fabriqué à partir de mûrier blanc, le papier qui se diffusera des cavernes au Nil, de l’Asie mineure à la Chine, au Japon puis à Samarcande jusqu’en Andalousie.

Aujourd’hui donc, le papier

et son rapport intime au travail de Sylvain Polony qui se joue de la trace et de la ligne comme il se joue du reflet, du métal et des effets de glacis industriels. Le papier, élément constitutif du travail de l’artiste, matière naturelle qui vit, bouge, se rétracte ou se détend, se crispe ou se relâche en fonction de la détrempe et de la fluidité de l’encre ou de la dureté et fermeté du trait et de la mine de plomb.

Constellations/ Topographies

De l’aluminium au pvc, au carton et au papier

huilé ou non, Sylvain Polony crée de faux paysages, des constellations nommables qui n’existent pourtant pas dans le réel, des cartographies célestes répondant à des topographies terrestres toutes reconnaissables mais, toutes, issues du protocole de l’artiste. Entre préméditation et hasard, conscience et flottement de la pensée, projet et casualité aléatoire, l’encre est déposée en minutie ou projetée façon dripping et met en action un processus qui lui permet de jouer entre la figure et la non figure, l’abstrait et le figuratif.

Distinctions qui, désormais, n’ont plus lieu d’être tant Sylvain Polony fusionne les deux dimensions de la présentation/ re-présentation. Aux yeux du peintre qu’est Sylvain Polony, ces catégories ont perdu de leur pertinence, elles sont caduques et même, contre-productives… c’est pourquoi l’encre de la calligraphie, la peinture à l’huile de la grande histoire de la peinture, la peinture à la bombe utilisée par les artistes du street art ou la mine de plomb que tous partagent, tous ces mediums font partie des outils de Sylvain Polony : sans exclusive ! Sans limite et sans interdit, hors hiérarchisation des éléments, il expérimente la tradition et le contemporain et, toujours encore, la sensualité de la pensée autant que l’imaginaire du faire et de la fabrication.

Avec le papier, il crée des constellations sans fin,  

il met en résonance des cartes inventées par le geste et son action, il projette des pluies de gouttes d’encre à peine repérables ou intensément présentes, des taches, des macula qui sont autant de ponctuations, de soupirs, de silences, de pauses et de cadences. Il crée des constellations, des ensembles de formes dont les projections sur le papier, qu’elles semblent proches ou éloignées, donnent à celui qui regarde la possibilité de les relier par les lignes imaginaires, créant ainsi des formes auxquelles Sylvain Polony n’avait pas nécessairement pensé mais qui y sont pourtant et qui viennent doubler-redoubler les lignes qu’il y a tracées. Faisant du regardeur le complice incontournable de l’acte de tracer et de peindre et rendant ainsi possibles de multiples parcours de regards…

Entre visible et invisible,

des constellations surgissent mais également une infinité de paysages, des paysages à découvrir et des motifs à décrypter. Ou pas. Des constellations donc mais aussi des topographies, des traces, des marquages d’espaces qui, là encore, attendent le regard de l’autre pour apparaître dans leur plénitude et pour que l’œuvre affirme sa présence : son être au monde.

Ici, dans cette lenteur rapide du geste calligraphe, chaque trait peut être porteur d’un mot, peut-être d’une image, d’une pensée, d’une émotion. Dans cette subtile mécanique violente et délicate de l’apparition/ disparition, comme  face à un palimpseste, ce qui est en action, autant pour l’artiste que pour celui qui regarde, est ce quelque chose de l’ordre de la jubilation et du plaisir.

Plaisir du papier qui selon sa fonction, sa couleur, sa résistance donnera l’impression d’être fragile ou délicat, plaisir du toucher et plaisir d’une gamme chromatique –noir, gris, rouge, bleu, mauve–  jouant avec les nuances si légères des teintes des papiers.

De la science qu’est la topographie –topos le lieu et graphein dessiner- en topographe fictif, Sylvain Polony ne retient ni la mesure, ni la taille réelle des éléments représentés, ni leur altitude. Et en faux géomètre, en subjectivité absolue, il n’en considère que les formes, les détails, la rythmique, les vides et les pleins.

Construire, dit-il,

d’une géométrie l’autre,

Sylvain Polony met en marche une procédure située au point de jonction et d’équilibre entre le projet de l’architecte et le projet du peintre. Et passant d’un lieu de production à un autre, il décide de construire le tableau comme il construisait des modules d’habitation et de passer du plan de l’architecte au plan du tableau.

L’espace de l’atelier est l’espace de tous les possibles. Là où la prospective et le pro-jetvont se déployer. Il est ce lieu dans lequel l’artiste va composer et poser ses repères et les règles d’un système qui, en paradoxe, va,  ouvrir sur le hasard et l’autonomie de la peinture. Là, il déploie une pensée du sensible qui lui permet d’organiser l’espace réel comme il organise l’espace du tableau, que le support en soit le papier, le pvc ou l’aluminium.

Il regarde,

il flâne, il s’arrête, la pensée et l’émotion en suspens.

Pour, à nouveau, reprendre sa déambulation et pour connecter l’analyse de ce qui va advenir à la sensation du présent, au feeling et à l’émotion. Il met en actes et en action le principe de plaisir fait de réflexion et d’émoi. En posant ses propres contraintes -le protocole– il anticipe l’exaltation sensuelle du faire. Il prépare les plaques, choisit les formats, choisit les couleurs, choisit le moment. Quand tous ces paramètres sont synchrones, quand le moment est juste, quand le moment est unique entre tous, quand il imagine et ressent que la rencontre entre tous les éléments peut avoir lieu, alors, là, il se met en action, comme le danseur enclenche son parcours et trace des lignes invisibles dans l’espace.

Et ainsi, en concentration intense et en laisser-aller absolu, comme le calligraphe, il laisse émerger les énergies multiples dont il est le porteur et le transmetteur. Il a pensé le medium, le support, le format, les matériaux, l’échelle, la gamme chromatique, il a pensé la dimension du hasard et, sérieux comme le plaisir, déterminé autant qu’émerveillé,  il assiste à ce qu’il produit, à ce qu’il rend possible en même temps qu’il le rend possible.

Architecture/ Structure

Ces jeux de surface

font penser au texte manifeste Specific Objects de Donald Judd dans lequel Judd met en place les fondamentaux de sa pensée et de sa vision.  Ce qui lui ouvrira la voie vers la réalisation de ses fameuses Stacks dont le statut est encore à déterminer mais dont les formes simples que sont les modules-parallélépipèdes qu’il utilise, sont tous réalisés en béton, en contreplaqué, en ciment, en aluminium peint de laques industrielles.  Autant de matériaux modestes, de matériaux du bâtiment et de la construction : les matériaux de l’architecture. Artiste plasticien, Judd va pourtant prendre un certain recul avec la peinture pour créer des volumes échappant à la taxinomie classique peinture/ sculpture et désormais explorer l’espace réel. Ce faisant, il décide alors de se situer à la lisière du design et de l’architecture et d’articuler son projet global visant à couper court à tout processus d’identification, à toute tentative anthropomorphique et d’affirmer la création comme construction.

Art and architecture—all the arts—do not have to exist in isolation, as they do now. This fault is very much a key to the present society. Architecture is nearly gone, but it, art, all the arts, in fact all parts of society, have to be rejoined, and joined more than they have ever been. 

Affirmer la création comme construction, c’est bien de cela qu’il s’agit et c’est clairement ce que Judd exprime en posant que l’art et l’architecture sont  connectés. Nécessairement connectés. Indissociablement connectés.

Et si je provoque cette rencontre entre l’assertion de Judd et la démarche de Sylvain Polony, rencontre que l’on pourrait ressentir comme fortuite et qui pourrait même paraître déroutante, j’affirme qu’elle est pourtant fondée, fondée autant que pertinente. En effet, le parcours de Sylvain Polony est inversé par rapport au parcours du plasticien devenu designer-architecte puisque après des études d’architecture et une carrière d’architecte, lui décide de remplacer l’agence par l’atelier et de passer d’un statut de bâtisseur à une réalité d’artiste : peintre. Par la peinture, il décide alors d’encore construire et de structurer l’espace et les espaces mais autrement. Or en choisissant la peinture et le tableau, il modifie radicalement sa façon d’être au monde… un choix artistique, un choix de modalité de production qui est aussi, surtout, un choix de vie. Rythmant ses tableaux en traçant des axes forts, en croisant et en tissant des verticales aux horizontales, il construit le tableau comme lieu, comme profondeur et comme territoire et il interroge la question des limites, de la lisière, des bords, du cadre et du hors-cadre, du champ et du contre-champ. Et se situant dans cette filiation d’artistes, à son tour Sylvain Polony pose la question de l’espace du tableau hors du tableau mais également des espaces du tableau, question récurrente et pérenne des peintres modernes aux peintres  contemporains : des volumes collés des cubistes aux tableaux-objets de Max Ernst, des nœuds et des bâches de Viallat aux châssis et aux claies de Dezeuze, des Concetti spaziali de Fontana aux Black Paintings de Stella et aux Fenêtres de Buraglio.

Comme en écho à Klee,

il trace des portées, il écrit des partitions faites de couleurs et de tonalités et, ce faisant, il pose la question du temps et de la durée, de la pause et de l’intervalle, du point et de l’arrêt, du tempo et du rythme comme construction. Logiquement, il pose aussi la question du rapport au nombre et à la mathématique, lien partagé par toutes les modalités de production artistiques, de la musique au design et de l’architecture à la peinture.

Ainsi, de Judd à Polony, deux positions inversées, comme en reflet l’une de l’autre et deux projets d’artistes qui dialoguent en effet miroir. Deux artistes bâtisseurs qui s’interrogent sur le comment maintenir le caractère unique du tableau tout en travaillant sur et avec l’espace, tout en jouant et en se jouant de l’aplat du tableau et du volume, tout en posant l’identité de la peinture et sa matérialité non décorative, au cœur même de ses dispositifs.

la Photo/ le Reflet

Peintre, résolument, Sylvain Polony

n’est cependant pas indifférent aux autres mediums parmi lesquels la photographie occupe une place particulière. En rivalité historique d’avec la peinture, depuis le 18ème siècle, la photographie est le partenaire privilégié de la production picturale. Et quand l’on se met à l’écoute de la langue, une fois encore le sens nous est offert car le signifiant photographie recèle la vérité de ce medium. Issu de deux racines d’origine grecque, le préfixe photos désigne la lumière et ce qui en est issu alors que le suffixe graphein désigne l’acte d’écrire, de dessiner et de peindre. Ainsi il s’agit en fusionnant les deux racines, d’évoquer le mode de représentation de la réalité et la production d’images grâce à des procédés basés sur l’optique et la lumière. Littéralement Il s’agit donc aussi de désigner l’action de peindre avec la lumière tel que John Herschel, mathématicien et astronome britannique, fils de William lui aussi astronome, copiste et compositeur, l’a énoncé. William et John Herschel, deux personnalités scientifiques intenses, singulières et formidablement créatrices, qui inventèrent des instruments astronomiques et découvrirent, en vrac, les planètes Uranus, Titania et Obéron, des milliers d’étoiles binaires, des amas stellaires et des nébuleuses.

Là encore, la résonance

entre les recherches de Sylvain Polony et celles des Herschel et entre le procédé photographique et le procédé pictural n’est pas fortuite. Elle fait sens car elle met en lien le regard et l’observation, l’outil et l’instrument, le cadre et le hors cadre, le technique et le poétique, le faire et l’imaginer. Autant de qualités et de postures communes au scientifique et à l’artiste, en un mot : à l’inventeur de formes et de sens.

On regarde une photo et quel qu’en soit le sujet, on ressent toujours une sensation trouble qui se transforme très vite en certitude que ce l’on voit n’est pas ce que l’on voit. L’image est toujours inversée, on ne capte jamais le réel tel qu’il est, on ne capte que le renversement, que le reflet de ce qui a eu lieu… Et sans cesse le réel se dérobe car dans la chambre noire l’image est perçue en double inversion: sens dessus/ dessous et sens gauche/ droite. Une double inversion comme celle du sens de l’écriture en miroir et semblable à celle de l’estampe, de la gravure sur bois ou sur métal et de la typographie.

Pourtant, si la photo est essentielle pour Polony, c’est en tant qu’outil qu’il l’utilise, comme étude préparatoire au tableau, comme des carnets de recherche, des notes ou des croquis de l’œuvre à venir. Le medium photo est donc un des moyens de l’artiste pour marquer encore davantage la singularité de sa production picturale et mieux révéler le caractère unique du tableau.

le Reflet/ l’Aquatique

D’un reflet l’autre,

l’artiste qui travaille avec la photo, travaille aussi sur des effets de matières et de matériaux, sur des tactilités et des tessitures qui donnent envie d’y mettre la main, qui donnent envie de toucher ou de caresser et de suivre les tensions de la peinture et de son support. Mais il travaille aussi sur des immatériaux, là où l’œil touche bien avant que la main essaie de s’y poser et que finalement elle renonce à saisir ces insaisissables que sont la brillance, le lisse, le reflet et le miroir. Passionné par les phénomènes liés à l’organisation du vivant et à son évolution, Sylvain Polony est curieux du flux et du flot des ondes colorées, lumineuses, sonores ou aquatiques et des phénomènes liés à ces ondes comme la dispersion qui modifie la vitesse de l’onde et semble la scinder, comme la diffraction indiquant un changement de densité du au choc de l’onde avec une ouverture ou avec un obstacle ou comme la réfraction qui nous dit la modification de l’orientation des ondes. Effets que Bill Viola met en scène dans son travail de vidéaste et qui le font s’affronter à l’ambivalente de l’eau qui filtre la lumière, qui dissout, qui érode et qui régénère.

La lumière et l’eau…

troublantes réalités poétiques qui enchantent le chercheur autant que l’artiste.

La lumière et l’eau…

deux manifestations énigmatiques de la création, deux éléments qui ne cessent de fasciner le peintre.

La lumière et l’eau,

deux transparences et deux reflets, deux dimensions évanescentes et présentes dans toute l’histoire de l’humanité. La lumière et l’aquatique qui hantent l’inconscient collectif et qui sont les matrices incontournables de la vie. Sans lumière et sans eau : rien n’aurait lieu, pas plus le végétal que l’animal et l’humain, pas même le minéral qui recèle des particules d’eau, des particules qui hydratent et font briller les roches. Ce que l’on voit en regardant les roches lunaires qui recèlent l’eau magmatique… ou encore lorsque l’on regarde les opales, ces pierres faites d’éclats d’eau prisonniers dans la silice de la pierre. Des éclats d’eau qui rendent possible l’iridescence, ces changements de couleur en fonction de l’angle sous lequel on regarde la pierre. Tout comme, face au tableau, le spectateur modifie ce dernier selon ses propres déplacements dans l’espace, ou encore comme l’artiste qui dans la confrontation  avec ce qu’il a créé, le reformule ou le modifie.

Autant d’énigmes qui ne cessent d’intriguer Sylvain Polony, autant de réalités qui résonnent dans l’atelier mais qui le mettent en travail. Par mimétisme, il se met à considérer la surface du tableau comme une surface aquatique, une surface en mouvements, violents ou imperceptibles. Il se met à traiter la surface du tableau comme une peau, fine et lisse, rêche et rugueuse, faite de trames et de gouttelettes. Et en radicalité, assumant le principe de contradiction, il associe les matériaux durs, manufacturés, le métal, aux matériaux souples, laques industrielles, pvc et papier, pour faire apparaître la surface du tableau comme surface en mouvement et en évolution. Et pour révéler la présence de la peinture comme entité vivante dont les modules réagissent et dont les éléments constitutifs se combinent et s’associent pour former d’autres entités que le peintre n’avait pas anticipé… Une procédure semblable à la logique du vivant et à celle du Hasard et de la Nécessité, faisant écho aux recherches et réalisations biomorphiques en art et en architecture. Un processus donc au point de jonction et d’équilibre entre la synthèse des formes organiques et oniriques de pionniers comme Masson, Arp ou Miró et de l’automatisme surréaliste qui fonctionne en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique et morale, comme le dit André Breton.

Sérieux comme le plaisir,

Sylvain Polony déploie, inlassable, un véritable work in progress.

Il crée des séries et des séquences dans lesquelles chaque tableau est unique mais peut se lire en lien avec celui qui précède et celui qui suit et, se basant sur la répétition, il fait apparaître des formes et des gammes chromatiques d’une simplicité complexe. Des formes et des couleurs comme autant de tonalités et comme autant de combinatoires infinies que l’artiste rythme avec arbitraire et liberté, intensément ancré dans l’immédiat de son présent, dans ce qui a lieu hic et nunc. C’est la présence et l’incontournable de ce tableau-là qui s’est imposé… un autre tableau aurait pu surgir… Mais c’est à ce moment-là, unique, à nul autre pareil, que le peintre comme en suspens, à la jonction de la pensée et de l’émotion, prend une décision, celle d’arrêter le tableau. Et ce faisant, il décide de créer le monde.

En fulgurances

en intensités,  en recherche et en travail, Sylvain Polony s’inscrit dans la lignée de ces artistes qui prennent le risque de créer des combinatoires semblables à des écritures musicales, à des variations sans fin et à de l’improvisation. Sans cesse sur le fil, en équilibre sur la ligne qui sépare et qui relie, au point de suture entre l’architecte et l’artiste, l’espace et le tableau, il fait partie des porteurs et des passeurs d’intuitions qui deviennent sens.

Gaya Goldcymer

Paul Ardenne – LES RACINES DU TEMPS (2024)

On connaît Sylvain Polony, peintre, pour ses compositions abstraites sur PVC, au white spirit et au spray. De ces travaux réalisés sans crayon ni pinceau, le panneau de PVC utilisé par l’artiste comme support posé au sol, travaillé à plat par passages successifs de matière déversée ou pulsée à la bombe, on retiendra les troublants jeux de couleurs, de profondeur et de réseaux de formes imbriquées qui font leur signature – tout un monde mystérieux et inspirant, univers à explorer du regard où la forme s’expose sans rien dissimuler du processus qui la fait advenir : protocole intangible, geste méthodique et répétition gestuelle, reprises, recouvrements calculés ou au contraire plus aléatoires… Ainsi pratiquée, la peinture vaut tout à la fois comme quête sensible, sur un mode expressionniste, et comme hommage aux pratiques modernes, non conventionnelles, de création.

Or voici que les travaux picturaux que présente ici Sylvain Polony rebattent singulièrement les cartes. Changement notoire ! On y retrouve, certes, le fond de couleurs abstrait qui d’ordinaire les distingue. Y apparaissent cependant, fondus en celui-ci, formes dessinées et tracés, cette fois, figuratifs. Ces derniers sont noirs, plutôt épais. Ils dessinent sur le PVC, le plus souvent de dominante sombre, les cernes de corps humains nus, féminins ou masculins, ou de branches d’arbre. Humanité plus nature, donc, l’un à l’autre appareillés. L’artiste ne « remplit » pas, il dessine la seule ligne des branches et de la silhouette des corps. Ces corps humains et ces branches d’arbre figurés, fréquemment, s’enchevêtrent en un même écheveau de lignes. L’effet produit est celui d’une fusion, d’une superposition, d’une continuité, qui laissent à penser. L’humain, son environnement naturel : serait-ce là le même monde, un même écosystème ? Un ensemble unitaire, une complémentarité de destin ? À ces questions, un écologue répondra par la positive. L’humain sans environnement est tout bonnement inconcevable, l’humain est la nature aussi, à l’instar de la végétation, sur un mode qui connote l’égalité de statut biologique, et qui ignore toute hiérarchie. Mêler les deux, les unir, fédérer leur substance comme le fait Sylvain Polony : l’équivalent d’un acquiescement symbolique à la thèse symbiotique.

Revenons, en y appuyant nos regards, sur les figures qui ornent ces récents travaux de l’artiste, celles des corps humains en particulier – une nouveauté, assurément : Sylvain Polony artiste, jusqu’à nouvel ordre, s’en est tenu à l’abstraction, sans dévier ni discontinuer, et ce depuis ses débuts il y a un quart de siècle, au tournant des années 2000. Ses nouveaux tracés, à l’envi, sollicitent notre mémoire visuelle. Leurs courbes, celles, souvent lascives des corps, et erratiques, des branches, évoquent le dessin baroque. La représentation même des corps humains, nus, alanguis et sans visage le plus souvent, hors psychologie, n’est pas sans rappeler le mode figuratif propre à la Renaissance ou au maniérisme. Bond dans le temps, entre abstraction, expression moderne par excellence, et figuration à la mode des maîtres du Cinquecento, ces deux formes d’expression se révélant pour l’occasion jumelées, unies, comme réconciliées sans que l’on marche ici « contre-nature ». De quoi démultiplier l’univers de l’artiste et par extension le nôtre, spectateurs, conviés que nous sommes à un voyage dans le temps du style, sans exclusion, en agglomérant dans notre rétine des esthétiques que l’histoire de l’art dissocie.

Comment expliquer cette évolution ? Sylvain Polony, voici quelques années, a entrepris une psychanalyse, des souvenirs d’adolescence, bientôt, remontent, dont celui-ci, son amour premier du dessin, qu’il pratiquait sans retenue dans sa jeunesse. Le dessin, précisons-le, sur nature, celui qu’on exécute sans repentir. Un voyage à Francfort, un peu plus tard, la découverte d’un carton de Guido Reni, maître de la Renaissance, et l’artiste bascule, replongeant dans ses premières amours stylistiques. Retour au dessin, de façon obsessionnelle – au dessin direct, avec modèle. Premier temps, Sylvain Polony croque des centaines de personnes, des voisins de son atelier, beaucoup, à Saint-Ouen. Puis les figures humaines qu’il dessine compulsivement se déplacent et colonisent bientôt ses toiles, selon un mode de convergence, et de cooptation : l’ancien style accueille le nouveau mais c’est entendu, l’un ne rejettera pas l’autre. Comme un accomplissement, le retour de la jeunesse dans la maturité et l’ouverture de la pratique, sans plus de contrainte, en s’allégeant du dispositif méthodique originel pour lui en substituer un autre plus accueillant, généreux, démultiplicateur de sensibilité, de mémoire, de recherche de soi personnelle.

Il faut regarder les nouveaux travaux de Sylvain Polony, en l’occurrence, comme des formules fédérant à la fois la liberté de création, le goût conjugué de la forme classique et de la forme moderne, un retour de l’artiste à soi au registre du parcours de vie, une expression de vérité, enfin, qui fait de cette peinture-là l’envers d’un simple produit de circonstance, bien plus qu’une peinture simplement à la mode. L’hybridation qu’incarnent ces nouveaux travaux de l’artiste, d’un même tenant, nous parle de la psyché et de ses mouvements d’aller et retour dans le temps, du goût intime et de ses variations, et plus encore peut-être de l’aventure même que l’art sait mettre au corps de ceux qui l’élisent comme leur carburant vital.

Paul Ardenne

Sylvain Polony – MA PEINTURE EST ESPACE (2020)

Ma Peinture est Espace !

Elle est espace d’incarnation, de sublimation, de réflexion, de dialogue…

Ma peinture est Espace d’incarnation. Incarnation du geste et de la sensualité. Elle est physique dans tous les sens du terme, La dimension, l’échelle, l’épaisseur, la profondeur, le « cadre » donnent la mesure et structurent autant la séance de travail que le tableau luimême. Celui-ci est le résultat d’une action, d’un moment. Ainsi, le geste qui se développe dans l’espace de l’atelier s’incarne physiquement dans l’espace pictural. L’énergie prends forme plastiquement. Cette incarnation se fait métaphore de la chair. Les couleurs, les outils, les supports souvent techniques et industriels, parlent du désir et de ses tiraillements. L’apparente froideur des surfaces contraste avec la richesse des matières (ou leur illusion), et cette froideur qui semble nous maintenir à distance, n’a qu’un but : attiser le désir. Ainsi ma peinture assume son pouvoir de séduction. Elle recherche le beau, voire la somptuosité. Une somptuosité inaccessible et donc perpétuellement désirable.

Ma peinture est Espace de sublimation. Le désordre du monde, les difficultés de l’existence, y sont transcendées par un dialogue permanent entre Hasard et Maîtrise. L’engagement physique au cours de la séance de peinture, l’action, le geste, convoquent le chaos et provoquent la chance. La pulsion vitale et créatrice envahit le corps et l’esprit. La main ordonne les matières et les couleurs qui glissent sur des surfaces aussi répulsives que le métal ou le PVC. Le geste et la pensée, indissociables, nourris l’un de l’autre, sont lancés dans une même quête de transcendance: donner vie et profondeur à la surface du tableau. La faire palpiter, rayonner d’harmonie et d’intensité.

Ma peinture est espace de réflexion. Pratiquer l’abstraction permet en apparence d’éviter la question du sujet, de la représentation. Cet évitement est une illusion, (de fait un déplacement). Le sujet c’est la peinture en elle-même. Une peinture positionnée dans l’espace et dans le temps, questionnant inlassablement les acquis de la modernité et la pertinence du choix du médium. En effet, la pluralité des approches possibles dans notre monde contemporain oblige chaque artiste à se positionner, et à assumer (ou non) l’héritage de l’histoire. La disparition progressive de toute matière dans mes tableaux est d’ailleurs un moyen évident de poursuivre la longue histoire de l’abstraction, mais avec une approche distanciée, sans pathos. Elle renvoie à la dématérialisation des images qui nous entourent. Si Esthétique et Formalisme sont deux choses bien distinctes, Abstraction et Déni du réel ne sauraient se confondre.

Ma peinture est encore Espace. Espace de dialogue avec le monde et le spectateur. De tableau en tableau, à l’intérieur d’une même œuvre, les allers-retours permanents entre infiniment grand et infiniment petit, macrocosme et microcosme, organique et structure, brouillent les possibilités d’interprétation. La nature exacte de ce qui est donné à voir pose question. Géographies ? Cartographies ? Constellations… ? Une conversation s’engage alors entre le tableau et le spectateur. Une conversation intime, dans laquelle l’intuition, la culture, la sensibilité du spectateur, interagissent avec l’œuvre pour susciter l’émotion et offrir à chacun la possibilité d’une interprétation différente. Une interprétation d’ailleurs changeante, évolutive.

Si l’image est une représentation, ma peinture n’est donc pas une image. Ni même l’image d’une image comme pourrait le laisser penser le traitement des bords de nombre de mes tableaux. Au risque de l’ambiguïté, elle ne propose pas de réponse univoque. Elle est champ d’exploration, espace de tous les possibles.

Sylvain Polony

Sylvain Polony – REFLEXIONS SUR MES DESSINS ET MA PEINTURE (2024)

Le retour au dessin d’après nature

Pour de multiples raisons, dont certaines me restent encore aujourd’hui incompréhensibles, à l’automne 2019, une irrépressible envie de reprendre le dessin d’après nature m’a saisie. Certainement, la question de l’altérité était en jeux. Le besoin de recréer du lien. L’envie de sortir d’une pratique isolée dans l’atelier pour aller dessiner à l’extérieur, et en retour, faire pénétrer le modèle dans l’atelier. Un désir d’échange, de vie, de partage… Le bonheur de réaliser un dessin en « duo ». Le bonheur de dire au modèle à la fin de la séance : « nous avons fait un bon dessin » !

J’avais débuté une psychanalyse quelques années auparavant et j’étais en plein « travail ». Ma jeunesse remontait à la surface, et avec elle le dessin d’après nature, qui y était indissociablement associé. Revenir au dessin d’après nature était une manière de revenir à la source, à cette pratique que j’avais tant aimée et pour laquelle j’avais tant de dispositions. Cette pratique que j’avais abandonnée soudainement, au seuil de ma vie d’adulte, sans que je sache exactement pourquoi. Dans mes souvenirs, je me rappelais, au début de ma vingtaine, avoir buté sur une question : que représenter et pourquoi le représenter ? Une question à laquelle j’avais été incapable de répondre et que j’avais résolue (ou évitée) en me dirigeant vers l’abstraction. Une question dont je sentais que intimement, elle était liée à un mon rapport au monde et peut-être à une certaine peur, profondément enfouie.

J’enseignais le dessin depuis plusieurs années et je donnais des cours de modèle vivant. Certainement regarder mes étudiants dessiner réveillait également de vieux souvenirs. Tout a donc commencé par des portraits. Un premier, puis un deuxième, puis un autre, puis encore un autre… Les habitants de mon quartier défilaient dans mon atelier. J’ai dessiné ainsi plus de 200 personnes. Un défilé dans l’atelier ! Des rencontres, des échanges, des souvenirs. La vie !

Le choc devant le carton préparatoire de Guido Reni

Je me souviens d’un choc esthétique incroyable. La découverte d’un grand carton préparatoire de Guido Reni pour une assomption de la vierge, au cours d’un voyage à Frankfort. Une exposition était consacrée à cet artiste. Immédiatement m’est revenu en mémoire un autre carton préparatoire qui m’avait tant fasciné : celui de Léonard pour « La vierge, Sainte Anne et l’enfant Jésus », à la National Gallery. Pourquoi ces cartons m’impressionnaient-ils tant ?

Tout d’abord pour la question de l’échelle du dessin. Un dessin de la Renaissance ou de la période Baroque, agrandi à cette taille, acquérait une modernité évidente. Le changement d’échelle suffisait à produire ce miracle : un trait devenait un geste. Le corps était représenté quasi plus grand que nature. Monumental, il semblait évoquer la fresque pas son échelle, et certainement pas le tableau de chevalet. Il me renvoyait aux plafonds de Michel Ange pour la Sixtine, et pourtant il dégageait une réelle fragilité. Le papier, craignant la lumière, était d’ailleurs plongé dans une pénombre que perçait un halo lumineux juste suffisant à l’observation.

Puis la nature ambigüe de ce que j’étais en train d’observer : un document de travail. Un outil. Certainement pas un « produit fini » ou « commercial ». Il ne s’agissait plus d’une étude, d’un dessin préparatoire, mais pas encore d’un tableau. Une œuvre « intermédiaire » qui raisonnait avec toutes les questions que je me pose sur la peinture contemporaine. Alors que l’Art tel que nous l’entendions jusqu’à présent  devient un gigantesque business, que les tableaux deviennent des produits, j’avais devant moi une œuvre qui me montrait qu’un autre chemin est possible.

La question du sujet 

Il y a toujours eu un lien entre le dessin et la peinture dans ma pratique, et ce de manière plus ou moins visible selon les périodes. Tantôt la ligne apparaissait, tantôt elle disparaissait totalement. Une ligne abstraite, un dessin dérivé d’une impression, d’un souvenir, d’une photographie prise au cours d’une promenade… Mais toujours une ligne pour ainsi dire à peine déchiffrable, « évoquant » bien souvent la nature, mais ne « représentant » jamais.

Après les portraits en 2019-2020, je me suis dirigé vers deux sujets dont je sentais qu’ils étaient liés : le corps humain et  la nature. Pendant 4 ans, j’ai dessiné, sur le motif, sans savoir pourquoi, en suivant mon instinct, avec une réelle angoisse tant je restais dans l’incompréhension de cette soudaine nécessité intérieure. Chaque soir cette question revenait, obsédante: mais pourquoi est-ce que je  fais tous ces dessins ? Ces dessins qui commençaient à s’accumuler par centaines, et qui semblaient sans lien direct avec mon travail pictural abstrait qui par ailleurs se poursuivait et évoluait. Ces dessins qui toujours étaient la trace d’un moment, d’une expérience, d’une rencontre avec un modèle, d’une promenade dans la nature, et que je ne pouvais m’empêcher de faire.

Plus j’avançais et plus j’éprouvais le désir que mes dessins se mêlent à ma peinture. Je savais que la figuration allait tôt ou tard apparaitre dans ma peinture. Dès lors, la question enfouie depuis bien longtemps ressurgissait. Que peindre ? Que représenter ? Quel sujet pour ces tableaux à venir ? J’étais grâce au dessin dans la pure exploration, totalement libre,  mais dans un état de profonde incertitude quant au développement futur de ma peinture. Je suivais mon instinct, et progressivement, les choses se sont imposées d’elle-même : alors que je commençais par des tableaux réalisés à partir de mes études de nus, la nature s’est imposée et les branches se sont mélangées avec les corps.

Avec le temps j’ai réalisé que ces corps, ces branches, étaient de même nature, si j’ose dire. Le corps devenait paysage, les branches devenaient corps organiques, la vie, la mort se mélangeaient (car bien souvent je dessinais des branches mortes, sans feuilles). Le travail de la ligne évoluait progressivement, afin que l’ambiguïté entre corps et nature devienne totale, que la distinction, l’identification du motif, deviennent difficiles. Il ne s’agissait pas pour moi de travailler l’intégration de la figure dans le paysage (sujet si souvent traité dans l’histoire de la peinture), mais de réaliser une fusion totale entre dessin, peinture, corps et nature. Alors que mon sujet se précisait, j’orientai de plus en plus les poses des modèles que je dessinais : des poses allongées, abandonnées, entre le sommeil, la mort et l’introspection. Des poses dans lesquelles si la figure était bien présente, le regard n’était jamais direct. Toute psychologie évacuée. Ces corps abandonnées, comme flottant dans l’espace, jamais frontaux, toujours fuyant dans des perspectives affirmées, comme charriés par les éléments, étaient-ils emportés par un cataclysme, par le flux du temps, par leurs rêves ? Evoluaient-ils dans une nature protectrice ou inquiétante ?

Tout comme la lecture du sujet devenait parfois peu clair, confuse, au fur et à mesure que les compositions mélangeaient branches et corps, l’identité même des corps représentés devenait plus incertaine. Je me surprenais à accentuer la pilosité, le système veineux, créant des réseaux, des textures, brouillant  la frontière entre le monde animal et végétal, et parfois entre le corps masculin et le corps féminin. Recherchant une sensualité (sensualité que j’ai toujours revendiquée dans ma peinture abstraite), mais une sensualité émanant tout autant des branches que des corps humains, du dessin que de la peinture, de la ligne que de la couleur.

Et des corps gigantesques, plus grands que nature, qui dérivaient naturellement de ma pratique du dessin : des dessins d’après nature réalisés directement sur des formats importants (70 cm de haut en moyenne), afin de toujours être confronté à des problématiques d’espace et de geste. Des dessins très près du modèle, quitte à accentuer les déformations perspectives. Positionné tel un photographe travaillant le gros-plan je zoomais, je dé-zoomais. Le passage à la peinture devenait l’occasion d’agrandir encore démesurément, afin que le regardeur soit littéralement submergé par les dimensions du vivant, et que le dessin, par sa grande échelle, ne soit plus que mouvement dans l’espace pictural. Toujours cette quête de l’espace entre macro et micro, entre infiniment grand et infiniment petit ; quête que je poursuis depuis si longtemps dans ma peinture et que j’avais explicitée dans un texte, il y a quelques années, intitulé « Ma peinture est espace ». Un espace affirmé par les raccourcis sur les corps, par les compositions parfois presque « dilatées », par la « dilution » de certaines zones du dessin.

Dans cette exploration du dessin, je me tournais naturellement vers certains artistes, certaines époques : la Renaissance, le Maniérisme, le Baroque. Je me passionnais pour Andrea del Sarto, Pontormo, Michel Ange, Le Bernin…  Si ma peinture abstraite était naturellement nourrie des thèmes de la modernité, je repartais maintenant loin en arrière.  Très loin. Car le dessin me renvoyait non seulement à ma jeunesse, à mon propre passé, mais aussi à l’Histoire de l’Art et à un passé commun. Au-delà de son sujet principal (corps et nature), mon travail questionnait le lien entre nos racines et le monde contemporain. Je ne cessais de m’interroger : alors que nous nous éloignons de plus en plus d’une Modernité qui se noie dans un temps désormais lointain, quel lien entretenir avec notre histoire, pour construire l’avenir sans tomber dans une approche nostalgique, voir réactionnaire? Comment aller puiser dans nos racines, afin d’inventer de nouvelles formes, représentatives de notre époque ? Comment préserver les acquis de la Modernité, tout en les renouvelant, les revivifiant, afin qu’ils ne deviennent pas des codes mortifères?

Au final mon objectif devenait clair: brouiller les frontières du vivant, les échelles et naviguer entre dessin et peinture, entre abstraction et figuration, entre passé et présent… Bref, se situer au bord, à la frontière, dans une zone ambigüe, indéterminée. Et proposer ainsi un point de vue pictural qui réponde aux enjeux de notre époque.

Sylvain Polony

Toiles libres (2025)

Dans la foulée de ma résidence à Céreste en Luberon j’ai poursuivi mon travail sur toile libre, initié début 2025. Tout avait débuté autour du corps dans l’espace. La toile libre m’était apparue comme un support de liberté, dans tous les sens du terme. Facile à rouler, à stocker, à transporter. La question du paysage s’était ensuite imposée à Céreste. De retour dans l’atelier, mes dessins envahissaient la toile, émergeant dans des espaces picturaux oscillant entre tapisserie, fresque, peinture…

Techniques mixtes sur toile libre, 150 x 237 cm, 2025

Techniques mixtes sur toile libre, détail

Techniques mixtes sur toile libre, détail

Techniques mixtes sur toile libre, 150 x 202 cm, 2025

Techniques mixtes sur toile libre, 150 x 202 cm, 2025

Techniques mixtes sur toile libre, 148 x 233 cm, 2025

Techniques mixtes sur toile libre, 149 x 239 cm, 2025

Techniques mixtes sur toile libre, détail

Techniques mixtes sur toile libre, détail

Techniques mixtes sur toile libre, 150 x 225 cm, 2025

Techniques mixtes sur toile libre, 150 x 230 cm, 2025

Techniques mixtes sur toile libre, 151 x 230 cm, 2025

Techniques mixtes sur PVC – petits formats (2025)

Techniques mixtes sur PVC, 29 x 34 cm, 2025

Techniques mixtes sur PVC, 29 x 34 cm, 2025

Techniques mixtes sur PVC, 55 x 70 cm, 2025

Techniques mixtes sur PVC, 55 x 70 cm, 2025

Techniques mixtes sur PVC, 40 x 50 cm, 2025

Techniques mixtes sur PVC, 40 x 50 cm, 2025

Techniques mixtes sur PVC, 40 x 50 cm, 2025

Techniques mixtes sur PVC, 40 x 50 cm, 2025

Techniques mixtes sur PVC, 40 x 50 cm, 2025

Techniques mixtes sur PVC, 40 x 50 cm, 2025

Techniques mixtes sur PVC, 40 x 50 cm, 2025

Techniques mixtes sur PVC, 40 x 50 cm, 2025

Techniques mixtes sur PVC, 40 x 50 cm, 2025


LESTES CERESTI – Résidence (2025)

Il y a quelques années, invité par Nathalie Bertoux, j’avais passé plusieurs jours à Céreste. Le village, la vue sur les champs au loin, la lumière… Tout m’avait séduit. Surtout, j’en avais gardé le souvenir d’une grande authenticité, et même d’une certaine âpreté qui m’avait particulièrement touché. Me voici de retour, invité en résidence, alors que depuis quelques années, mon travail s’est progressivement tourné vers la question du dessin d’observation. L’art du dessin d’observation est l’art de savoir regarder. Cette résidence à Céreste, sera l’occasion de suivre les chemins, d’arpenter les paysages, de déambuler dans le village, de faire des rencontres, et surtout de regarder. Et par le regard, par le dessin, j’essaierai de capter l’essence de Céreste.

Vue de l’atelier dans la Maison Médiévale

Techniques mixtes sur toiles libres, diptyque, 260 x 205 cm, 2025

Techniques mixtes sur toile libre, 130 x 185 cm, 2025

Techniques mixtes sur papier, 38 x 48 cm, 2025

Techniques mixtes sur papier, 38 x 48 cm, 2025

Techniques mixtes sur papier, 38 x 48 cm, 2025

Encre sur papier, 50 x 70 cm, 2025

Encre sur papier, 50 x 70 cm, 2025

Encre sur papier, 50 x 70 cm, 2025

Techniques mixtes sur papier, 50 x 70 cm, 2025

Techniques mixtes sur papier, 50 x 70 cm, 2025

Techniques mixtes sur papier, 50 x 70 cm, 2025

Techniques mixtes sur papier, 50 x 70 cm, 2025

Techniques mixtes sur papier, 50 x 70 cm, 2025